Dans le Jardin de Mattioli, 2026
(Travail en cours et page en construction)…
« Tous les lecteurs de livres vivent dans les angles. »
JP Schneider
Les Livres sont-ils tous des Jardins ?
Pour une nouvelle fois me voici replongé au cœur du jardin médicinal de Mattioli.
Je n’oublie pas que ce jardin est d’abord et avant tout un livre.
Le chef-d’œuvre botanique de Mattioli : le Commentarii in libros sex Pedacii Dioscoridis paraît pour la première fois en 1544 en italien, avant d’être traduit en latin en 1554 (accueillant par ailleurs une iconographie riche de plus de 500 gravures pleine-page).
Cette seconde édition est celle de mon lieu de promenade. Chaque page y est un espace occupé par un végétal et l’auteur y décrit chacune des plantes qu’il connaît mais aussi y enseigne les usages de la pharmacopée traditionnelle. Il y ajoute des espèces nouvelles qu’il a récoltées dans le Tyrol mais aussi des spécimens qu’on lui a transmis . Il reçoit pour cela l’aide active de son ami botaniste Luca Ghini.
Les illustrations sont grandes et de très bonne qualité. Elles ont été dessinées par l’artiste italien Giorgio Liberale ( peintre 1527-1579) également actif à la cour impériale, et gravées par Wolfgang Meyerpeck (graveur 1505-1578) un important imprimeur et coupeur de bloc de Meissen.
Le talent de ces trois jardinistes est tel que chaque espèce y est savamment décrite, dessinée, déployée dans son rectangle avec le soin du perfectionniste et gravée, incisée, avec une telle minutie qu’il semble au lecteur pouvoir tenir entre ses doigts chacune de ses tiges puis l’approcher afin de l’examiner encore. La succession des pages est une déambulation. Un long voyage initiatique.
Je peins donc des xylographies, c’est-à-dire que je construis des peintures de gravures.
Parfois pourtant je me dis que j’aurais peut-être aimé peindre au 19 ème siècle et, tout comme Monet face à ses nymphéas ou bien Bonnard en tête à tête avec son mimosa, in situ, dehors, humer les senteurs de mes modèles. Je pense aussi plus souvent à l’entêtement désespéré du face à face de Joan Mitchell avec le tilleul de son jardin qu’elle va, au fil de chacune de ses journées, provoquer dans une danse tauromachique jusqu’à sa mort annoncée.
Dans l’atelier j’ouvre mon herbier. Je le respire. Il conserve la fraîcheur et l’élégance si particulière des créations qui ont reçu beaucoup d’attention. J’examine avec un immense bonheur une page, une parcelle de mon jardin… Sur la partie haute trône le titre et tout en bas comme un terreau fertile les couches du texte en latin nourrissent la plante au centre. Elle y pousse en pleine santé et danse avec grâce et légèreté. Quelquefois ses branches se nouent comme se croisent et semblent se tresser les bras d’une ballerine en mouvements. Les feuilles nervurées sont coiffées, brossées, peignées, arrangées avec soin. Celles qui se frôlent se vrillent, s’enroulent délicatement et se touchent à peine ce qui, inévitablement, les agitent d’un frisson esquissé par le trait flouté du graveur. Les fruits, lorsqu’il y en a, apportent à la structure de la plante une petite figure maintes fois répétée qui ponctue dans sa ritournelle graphique l’anarchie des tiges de petits îlots condensés. Parfois ce sont les fleurs finement dessinées dont le trait hachuré menu invente des teintes et des nuances aux noirs gras de l’imprimeur. Sur certaines des pages, l’encre du tirage de la face opposée qui a traversé très légèrement le papier, propose à l’observateur comme une ombre portée ajoutant à la plante une lueur vibrante.
Je l’admets mes endroits préférés sont les plus entortillés, les plus alambiqués, les plus enchevêtrés parce qu’ils ont permis au dessinateur de se surpasser, de trouver des solutions nouvelles pour évoquer la profondeur et le lointain c’est-à-dire l’intériorité de l’espèce. Cette intimité abyssale, le graveur s’en empare pour à son tour creuser le lit où coulera la sève des plantes, autrement dit sa vie.
Quant à moi je m’approprie les gestes de chacun. Je visite les lieux secrets. Je les ai tellement examinés que ces endroits cachés ne sont plus les marais qu’ils paraissaient au départ et deviennent, pour mes pas rassurés, des chemins accueillants et maintenant dégagés. Ils sont les parcours d’allers et retours de mes mains au travail, les sentiers de mes yeux qui anticipent le trait de pinceau à venir, la trajectoire de l’axe majeur qui sera la colonne vertébrale de la composition, le panorama dégagé qui découvre et révèle soudain les nuances et tonalités à inventer. Ils deviennent le berceau de mille parfums rares que la couleur doit nommer.
Ces artisans d’hier m’ont enseigné que le passé est un prologue…. Et, n’en déplaise à Jean Dubuffet, quelquefois, l’art aime venir coucher dans les lits que l’on a creusés pour lui.
p h i l i p p e g u e s d o n , 2026
